Poe, mystique conscient ; Lovecraft, mystique inconscient
- christophe lartas
- 29 mars
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Littérature (Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft) 14 Poe, mystique conscient ; Lovecraft, mystique inconscient

Poe, mystique conscient ; Lovecraft, mystique inconscient Littérature (Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft) 14
À relire le Eurêka d’Edgar Allan Poe, l’on ne peut qu’être frappé par le grand nombre d’intuitions géniales (qu’elles s’avèrent supposément « vraies » ou « fausses » selon les théories ou avancées de la science, toujours en évolution) qui parsèment ce texte concernant le cosmos, et, sur un mode plus clairement métaphysique, sur l’éventuelle manifestation d’un Principe suprême, outre les lois cosmiques découlant de cette manifestation.
Sous ce rapport, les dernières pages, où l’égo assez mégalomaniaque de Poe s’efface presque complètement au profit d’une pure méditation, ou plutôt, illumination, métaphysique, digne des textes les plus profonds de la métaphysique hindouiste, sont tout à fait stupéfiantes dans leur beauté mystique et spéculative. Cette veine mystique, on la trouve cependant peu représentée dans les fictions d’Edgar Poe, en dehors des deux fort brèves (mais intenses) fictions philosophiques et spiritualistes, Conversation d’Eiros avec Charmion et Colloque entre Monos et Una. Pour le reste de l’œuvre, bien qu'à l'évidence des éclairs mystiques et métaphysiques sont dispersés ça et là, ils ne forment jamais le cœur même du texte, si mes souvenirs sont bons, ce qui est bien compréhensible dans la mesure où Poe, dans sa quête maladive et acharnée de la gloire, songeait avant tout à frapper les esprits par la noirceur ou l’ingéniosité de ses créations littéraires.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu'Edgar Poe, mystique affirmé, croyait fermement en une présence divine derrière le voile de la création. Étrangement, son héritier littéraire le plus proche (au moins pour une certaine qualité de style, baroque et excessif à souhait, et n’ayant crainte du « mauvais goût », bien au contraire même, pourrait-on dire), Howard Phillips Lovecraft, dont nombre de textes présentent une ampleur sinon métaphysique, au moins spéculative et contemplative, qui font retentir au plus profond de nous le mystère des gouffres cosmiques, qu’ils soient spatiaux ou temporels, comme le mystère du monde des rêves, se considérait sans nuance aucune comme un pur « mécaniste matérialiste », n’en démordant jamais sur ce point en dépit de l’irruption de la physique et de la mécanique quantiques qui auraient pu, tout de même, infléchir sa position réductionniste, eu égard aux nombreuses et nouvelles perspectives qu’elles faisaient naître dans l’étude des énigmes cosmogoniques et cosmologiques auxquelles il s’intéressait depuis toujours.
Néanmoins, il n’en fut pas ainsi ; Howard Phillips Lovecraft, qui souvent évoquait ses extraordinaires songes dans sa correspondance — songes qui évoquent assez nettement des incursions dans le monde astral bien connu des ésotéristes, où il survole de fabuleuses cités extraterrestres qui pourraient aussi bien être les projections oniriques jaillies de son subconscient que, si l’on admet l’existence d’un monde immatériel et spirituel, la projection de sa propre conscience au sein d’éventuelles civilisations extraterrestres se situant sur un autre plan soit spatial, soit temporel, soit même dimensionnel —; qui écrivit l’un des plus singuliers récits (demeuré malheureusement à l’état de brouillon avancé, et publié seulement après sa mort) consacrés au monde des rêves avec La Quête onirique de Kadath l’inconnue (ce récit appartenant à un cycle de trois textes qui comprend également La Clef d’Argent et À travers les portes de la Clef d’Argent, dont certains passages pourraient donner l’illusion que Lovecraft était un connaisseur, voire un partisan, de la Gnose universelle), demeura jusqu’à la fin de sa vie obstinément fermé à toute spiritualité ou métaphysique.
Par ailleurs, certaines de ses meilleures nouvelles effleurent, voire anticipent, par leur seule puissance d’imagination, les vertiges actuels de la physique quantique ou de la cosmologie théorique, fût-ce sur un mode mineur (si on les compare, certes, aux vastes et profondes spéculations philosophiques et spirituelles d’un William Olaf Stapledon, par exemple, qui n’ont aucunement l’aspect ludique dont se réclamait Lovecraft), mais, là encore, ce ne fut pour lui que dans le seul plaisir de créer une littérature fantastique basée sur un imaginaire merveilleux ou sombre, et sûrement pas (du moins, de façon consciente, si l’on veut être prudent, car l’âme humaine est aussi complexe que mystérieuse) la mise en forme volontaire d’intuitions métaphysiques dues à un cheminement spirituel intime.
Edgar Allan Poe, dont le tempérament maniaco-dépressif et autodestructeur, outre un égo hypertrophié par les démons de l’orgueil et de l’alcool, entre autres démons intérieurs, aurait pu le tenir totalement éloigné des échappées mystiques et, davantage encore, métaphysiques, fut cependant un croyant assumé qui, avec Eurêka, écrivit l’un des rares textes occidentaux modernes relevant de la pure métaphysique. Howard Phillips Lovecraft, qui apparaît pourtant bien plus introversif et intériorisé que son « maître », bien plus contemplatif et ayant accès, par les portes du sommeil, aux mystérieuses dimensions astrales, outre son goût marqué pour l’astronomie qui se développa en lui très jeune, fut un athée convaincu et revendiqua, sans jamais varier tant soit peu sur ce point, sa profession de foi de « matérialiste mécaniste », et ce, en dépit, comme je le mentionnais déjà plus haut, de l’émergence de la physique quantique dont il avait connaissance, et des sérieuses interrogations que celle-ci aurait dû, en principe, faire naître dans un esprit aussi curieux et avide des savoirs que le sien. En somme, cette évolution parallèle, et radicalement opposée, de deux auteurs en apparence si proches, apparaît au final comme tout à fait paradoxale.
Cependant, je me demande si le profond épisode dépressif que connut Howard Phillips Lovecraft autour de l’âge de 18 ans (peut-être parce qu’il prit violemment conscience qu’il n’avait pas le niveau nécessaire requis en mathématiques pour faire des études universitaires, entre autres impossibilités), lequel épisode se prolongea sans nul doute sur plusieurs années (six, au minimum), ne fut pas le facteur décisif qui influa à jamais sur sa vision du monde ? C’est comme si l’égo de Lovecraft, marqué à jamais par la dépression, un immense sentiment d'échec et une certaine fragilité de tempérament, d’où découlait en grande partie, selon toute vraisemblance, son cosmicisme pessimiste (encore qu’il réfutât être « pessimiste » en cette matière), avait de façon irrémédiable barré la route aux tendances mystiques indéniables qui se manifestaient chez lui depuis sa plus tendre enfance, que cela fût par le biais de la contemplation, du rêve, ou de la spéculation cosmique. En conséquence de quoi, au contraire de celui d’Edgar Allan Poe qui parvint à une éclatante efflorescence dans son Eurêka, le mysticisme de Lovecraft — car je suis persuadé qu’il se trouvait au tréfonds de son être un penchant pour la mystique la plus pure qui soit — demeura toujours sinon parfaitement inconscient, du moins à l’état latent, ou balbutiant dans le meilleur des cas.
(19 février 2025)
